|
© Libération, mardi 11 octobre 1983
Pendant huit mois, Jean-Charles Pigeau a « bouffé » de la boxe par tous les pores de la peau. Résultat : « Le Ring », une sculpture de 3m sur 3. Avec lui, la boxe entre aux Beaux Arts.
L’employé de l’E.D.F. venu relever le compteur de cet atelier près de Nation regarde intrigué ce ring immaculé prenant la moitié de l’espace : « C’est une salle de boxe ? Je connais bien Lucien Rodriguez le champion d’Europe qui travaille à E.D.F. Condorcet ». C’est ainsi que Jean-Charles Pigeau, sculpteur, rencontrera à Saint-Ouen le champion d’Europe des poids lourds. Mais il le connaissait déjà, pour l’avoir vu boxer contre « Pantéra » et s’est repassé des dizaines de fois le film 16 mm qu’il avait réalisé à l’occasion. Lorsque Lucien Rodriguez, invité, viendra voir le travail de Pigeau, il observera d’un œil étonné ne lâchant que cette remarque hyper réaliste : « Ce ring n’est pas réglementaire ».
De novembre 1981 à juillet 1982, Pigeau a travaillé à cet ensemble baptisé Le Ring et exposé actuellement dans l’enceinte du Palais des études, à la galerie Katia Granoff.
Huit mois durant lesquels Jean-Charles Pigeau a « bouffé » de la boxe par tous les pores de la peau, s’en imprégnant l’épiderme à n’en plus finir : « J’ai lu des dizaines de bouquins sur la boxe, observé des dizaines de photos. Je suis allé dans les salles de Jover, Gobet, Bansaïd et Graal. J’ai lu, regardé, découpé, enregistré et après j’ai travaillé ».
Partant de ce matériel brut et classique, ce plasticien de 28 ans a réalisé un travail tout à fait personnel.
Le ring, 3 mètres sur 3 et 2,2 de haut est blanc et acier, gardant une pureté virginale comme le dit Pigeau : « C’est une arène, un autel voué aux sacrifices, un lieu sacré où se déroule une rencontre, un affrontement, une performance ou un combat. Force, violence et tension sont contenues dans cet espace ». Les combattants, dont la présence/absence imprègne ce ring désert, on les retrouve dans Shadow-boxing, deux poings sculptés en polyester blanc, bandés de lanières noires montés sur des câbles d’acier face à un miroir piqué.
La violence, on la rencontre dans Le Ceste, retour à l’antiquité que cette sculpture de bronze rappelant que déjà les Romains de la décadence se bandaient les poings de lanières cloutées. La tension est partout, omniprésente dans ces câbles de ring qui épousent la forme d’un boxer-évaporé-acculé dans les cordes comme dans ces poings trop ressemblant à des phallus pour n’être pas vrai.
Ce travail vient dans la continuité des deux précédents Tension en 1981 et Combats guerriers en 1982. Il parachève un triptyque qui a peut-être ses origines dans cette boxe française que Jean-Charles Pigeau a pratiqué à Jussieu en 77-78 avant de rentrer aux Beaux Arts, d’où il sortira diplômé… en sculpture, avec la mention très bien. Cinq ans après, Pigeau est retourné aux Beaux-Arts, pour y exposer ses travaux. Et y faire entrer la boxe par la grande porte. Ce n’est que justice.
Michel CHEMIN
Voir le dossier consacré
à la sculpture Le Ring >>
 |