© Courrier de l'Unesco 1994
Innombrables sont les figures de l'Autre, infini le registre des chemins qui y mènent.
L'artiste est comme le voyageur, toujours à l'écoute d'un monde qui parle le langage du corps, celui de l'espace, du vent qui le traverse, le langage aussi de l'oeil et des lumières. Avant de rencontrer des idées, l'artiste entre en contact avec des matières et des choses, des couleurs et des bruits.
Un site, Sayula, dans l'État mexicain de Jalisco. Jean-Charles Pigeau avait sillonné le Mexique entier. Il s'était confronté à El Tajín et à la grandeur classique de Chichén Itzá. La quête d'un site où il pourrait disposer, face au soleil, ses miroirs métalliques l'avait mené, d'Atlantique en Pacifique, à la recherche d'un espace d'où toute anecdote serait effacée. Il voulait retrouver, loin des monuments qu'érigent les civilisations, le fondement même sur lequel elles reposent.
Il était allé au Mexique pour que la lumière qu'il capterait dans ses paraboles polies apparaisse dans son éclat premier, absolue, antérieure en quelque sorte aux formes dans lesquelles les hommes la saisissent et la symbolisent. Matérialisée en temples ou en pyramides, la lumière du plateau mexicain a déjà perdu, en effet, ce qu'elle a dû donner à la monumentalité. Pigeau voulait la rencontrer comme l'Indien l'avait connue, avant les constructions érigées de la mémoire, immémoriale. Pour cela il a traversé d'est en ouest la côte et les plateaux jusqu'à l'État de Jalisco, où il vit ce lac qui réfléchissait le ciel.
Maintenant, face à l'étendue de Sayula, ceinte d'un cirque de collines verdoyantes, il savait qu'il devrait attendre que les eaux, apportées par les pluies de l'hiver, fussent évaporées. Sans doute ce paysage, qu'il avait découvert l'année précédente, ne portait-il pas les marques emblématiques des cultures précolombiennes. C'était pourtant ces dernières qu'à travers sa quête de lumière il voulait rencontrer. A défaut de pyramide et de temple, Sayula, le lac asséché chaque année par le soleil, était bien le fruit naturel de la lumière. C'est pourquoi il était revenu là. Il lui faudrait attendre.
Petit à petit le lac se transformait en un vaste plan de limon. Par endroits, déjà, la croûte desséchée se mettait à craqueler. On avancerait bientôt à pied sec. Quelques jours encore et l'artiste allait pouvoir aligner ses miroirs concaves, prenant pour point de mire le creux de la montagne qui bordait le site de Sayula, très bas sur l'horizon.
Les eaux du lac de Sayula sont saumâtres. Pigeau ne le sait pas encore, mais peut-être les a-t-il choisies inconsciemment à cause de cela. Nulle végétation en effet ne vient troubler le plan parfait qu'elles offrent à l'oeil et que forme encore le limon quand elles ont disparu. Sur le lac asséché, Pigeau va donc faire renaître, disposant ses miroirs tournés vers le ciel, l'eau réfléchissante un moment évanouie. L'artiste symbolisera ainsi le cycle de la vie, eau et soleil. Il fera à nouveau descendre sur terre la lumière et la chaleur. Dans un geste propitiatoire, il mimera la naissance de notre monde habitable, à mille lieues de toute contrée habitée. Du moins le croit-il.
Mais, parce que l'artiste met en oeuvre ses idées dans la matière, et uniquement à travers elle, la matière lui répond, elle qui est chargée depuis toujours de la mémoire des hommes qui l'ont travaillée, transformée, habitée. L'homme habite la matière comme la matière l'habite, et le site est toujours la forme que prend la nature lorsque l'homme y inscrit sa vie.
La surface du lac était presque uniformément craquelée. L'heure de disposer les paraboles polies sur les limons durcis arrivait. Et pourtant quelque chose, au loin, troublait cette harmonie. S'approchant, Pigeau vit distinctement sur le sol des cercles d'un diamètre presque identique à ceux de ses miroirs, des cercles légèrement creusés où l'eau tardait à sécher. Des tessons de poterie en délimitaient la circonférence.
Voici plus de mille ans, au temps que les archéologues appellent l'époque Sayula, les Indiens de la région avaient appris à tirer profit des eaux saumâtres du lac, comme le rapporte Antonio de Ciudad Real en 1587 dans son Tratado curioso y docto de las grandezas de la Nueva España . Après avoir capturé l'eau salée dans des bacs concaves creusés dans le fond du lac, ils en accéléraient l'évaporation grâce au feu et en recueillaient le sel.
Les cercles que maintenant Jean-Charles Pigeau contemple sont donc des foyers aquatiques, des traces de l'homme qui utilise la nature en la contrariant, qui la pousse aux extrêmes de sa logique par ingéniosité et artifice.
Ainsi les artifices de Pigeau avaient rencontré ceux de l'antique civilisation indienne. Subitement il découvrait que cet espace perdu était tout occupé par les marques du travail des hommes. Il avait cru, étant remonté en deçà des cultures dont les jades et les jeux de paume ornent nos livres de chevet en quadrichromie, trouver, trouver enfin l'origine même de ce qui l'animait. Et voilà qu'arrivé à ce point extrême de décentrement, aux limites de la déculturation, il retrouvait l'Homme au travail, l'Homme collecteur de sel. Car l'Homme de Sayula, en plus de collecter le sel, lui donnait une forme. Il en faisait des pains, il en modelait des figures. Des "hommes de sel", comme écrit Antonio de Ciudad Real, des têtes de sel, des bustes de sel et mille autres figures. Ainsi, du limon primaire que ces eaux saumâtres condamnaient à la stérilité, l'Indien avait fait naître un monde.
Lentement, parce que de telles rencontres remettent toutes choses au rythme de l'éternité, lentement, Jean-Charles Pigeau disposa ses paraboles auprès des foyers indiens. La lumière s'y laissait capter avec la bienveillance qu'elle avait mise a assécher le lac, depuis toujours, afin que l'artiste, qui est en chaque homme, fît des statues de sel et des paraboles de lumière.
Jacques Leenhardt
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